« From Page to Stage » : Pensées Secrètes de David Lodge

©DELALANDE RAYMOND/SIPA

Si, dans un récit, les citations, les allusions (qu’elles soient explicites ou implicites) à d’autres textes littéraires sont du ressort de l’intertextualité, les références à d’autres media (filmique, théâtral, pictural…) sont, elles, du ressort de l’intermédialité. Une notion qui, selon André Gaudreault désigne : « les implications discursives de cette (…) interpénétration des médias (émergence de nouvelles formes de discours, de transmission et de réception des savoirs, mondialisation des enjeux de la création artistique, redéfinition des territoires culturels, etc.) » [1]

Cette définition illustre combien le croisement entre les arts et l’hybridité qui en découle redéfinissent l’espace de la création – espace mouvant et en mouvement – et remettent en question nombre de frontières.

Elle illustre également les divers chemins possibles que peut suivre une œuvre. Chemins parfois faits de détours, de labyrinthes. Comme si, pour reprendre une image chère à David Lodge dans The Novelist at the Crossroads, auteur mais aussi lecteur et/ou spectateur semblaient se trouver, en effet, à un carrefour. Se refusant à ne choisir qu’une seule route – fut-ce celle reflétant leurs propres questionnements – ou de s’immobiliser, ils suivent ensemble des « sentiers qui bifurquent » ; à la croisée des arts, ils prennent un chemin pour revenir par un autre, traversant ce faisant, un autre encore…

 Pensées secrètes (traduite par Gérald Sibleyras, mise en scène par Christophe Lidon et interprétée par Isabelle Carré et Samuel Labarthe au Théâtre Montparnasse en janvier 2012) est l’adaptation théâtrale française de la pièce publiée par David Lodge en 2011, Secret Thoughts et jouée à l’Octagon Theatre à Bolton en juin de la même année. Pièce adaptée par l’écrivain lui-même, d’après son roman Thinks… (2001)

C’est également un bel exemple des divers « chemins » évoqués précédemment ; car c’est d’abord le projet du metteur en scène Benoît Verhaert qui fût à l’origine de cette pièce ; en effet, ce dernier adapta ce roman – conservant alors le titre choisi pour la traduction française, Pensées secrètes – dès l’automne 2007, à Bruxelles.

©Performing Arts/Artes Escénicas

Ce projet d’adaptation en une pièce pour deux personnages (Ralph Messenger, professeur de sciences cognitives, et Helen Reed, romancière) reçu l’approbation enthousiaste de l’écrivain ainsi qu’il le signifiât au metteur en scène par l’intermédiaire de son agent français, Suzanne Sarquier, en novembre 2006 :

I think it’s a very clever adaptation of the novel for two actors.  Mr Verhaert has drastically reduced the complications of the plot in the novel while retaining the essential content of the story. Nearly all the lines spoken in the play are taken from the novel, but they are combined and distributed differently, so it is both faithful to the original novel and a new work in its own right.  I feel it is a thoughtful, ingenious dramatisation of Thinks, and I am happy to let the project go forward with my support… 

Très impliqué lui-même dans l’adaptation de certaines de ses œuvres et fasciné par les différentes répercussions qu’un récit peut avoir selon le médium utilisé, David Lodge revient sur l’idée originale de Benoît Verhaert et l’intérêt qu’elle suscita chez lui :

« The story of my novel Thinks… centres on Professor Ralph Messenger, a cognitive scientist specializing in artificial intelligence, and a 40-something novelist, Helen reed, who comes to his university to teach creative writing for a semester […] I always thought Thinks… would be a difficult book to adapt for the screen, because so much of it takes place in the heads of the two main characters and I didn’t even think of adapting it for the stage, because their relationship develops through a complex plot involving numerous characters, including Helen’s deceased husband […] His proposal suddenly made me realize that one could dramatise the essential story of the relationship between Ralph Messenger and Helen Reed, and explore the moral and intellectual issues it raises, without all the dense contextual material of the novel […] And immediately, I was seized with the desire to attempt such an adaptation myself… » [2]

David Lodge laissa ainsi toute latitude à Benoît Verhaert pour adapter cette pièce, tout en se réservant la possibilité d’écrire lui-même sa propre adaptation – ce qu’il fit ensuite.

Dans sa « Note d’intention » intitulée Adapter David Lodge [3], Benoît Verhaert souligne combien le thème de la pièce, la conscience, l’intéressait particulièrement : « Tous mes projets précédents mettaient en scène le postulat que la conscience fait l’homme et que l’absence ou le trop-plein de conscience fait le monstre. Pensées Secrètes met en scène des personnages qui s’interrogent sur la conscience, qui cherchent à la définir, à l’expérimenter. En fait, le personnage principal de [ce roman] c’est la conscience… »

Il revient également sur la notion même d’adaptation. Selon lui, adapter, c’est obligatoirement choisir un axe et donc « réduire » en renonçant à certaines pistes ; mais c’est également interpréter, c’est à dire « transformer » la matière première qu’est un roman – avec un certain respect mais aussi avec une certaine liberté : « Je crois vraiment que, s’il est bien dosé, c’est dans cet équilibre entre liberté et respect qu’une adaptation, non seulement a sa légitimité, mais peut aussi apporter quelque chose. »

Ce que Benoît Verhaert a transféré, respectant ainsi l’œuvre originale, ce sont tout d’abord les répliques et les passages choisis du roman, ne se servant ainsi que des mots écrits par David Lodge. Ce qu’il a également transféré, c’est le style du romancier, un style d’écriture où se mêlent plusieurs voix mais qui est aussi éminemment visuel et empreint  d’allusions théâtrales – ce que ne manque pas de souligner le metteur en scène :

« Lodge pratique souvent une écriture polyphonique, c’est à dire qu’il construit des narrations à plusieurs voix, il évoque les différentes façons de penser des personnages en proposant le langage qu’ils utilisent chacun pour exprimer leurs pensées. En ce sens, on peut dire que Lodge facilite le travail de l’adaptateur […] Il y a dans ce roman un concept éminemment théâtral qui m’intéresse énormément: le monologue.  Dans Pensées Secrètes, la construction du roman en contraste radical et systématique avec  les monologues, où les personnages explorent leur propre pensée, et  les dialogues, où ils tentent de deviner la pensée réelle de l’autre, m’a semblé être une  belle matière  d’exploration théâtrale… »

Quant aux libertés qu’il a prises avec le texte romanesque, elles concernent principalement l’ordre du récit. La pièce commence, en effet, par l’une des dernières scènes du roman, celle où Helen Reed fait le discours de clôture d’un colloque organisé par Ralph Messenger :

« Je me suis permis de bousculer la chronologie du roman pour commencer par le colloque sur les sciences cognitives et l’intervention d’Helen. Dans le cadre d’une pièce, je pense que c’est une bonne entrée en matière car cela permet de planter le décor et de présenter clairement les deux protagonistes dans un contexte qui les oppose et qui, par la suite, va les attirer l’un vers l’autre. »

La fin de la pièce (la façon dont Helen et Ralph se quittent) possède, par ailleurs, un rythme bien plus rapide que celui du roman :

« La fin de l’adaptation a un côté radicalement abrupt : en fait, c’est la traduction exacte de ce que j’ai ressenti à la lecture du roman. Cette dernière scène est, selon moi, un viol. Après tant de mots, le silence doit faire aux spectateurs l’effet d’une douche froide. Les deux personnages n’ont plus rien à se dire, la parenthèse se referme, ils vont retourner chacun de leur côté, c’est ce qu’explique l’épilogue du roman, et c’est ce qu’on devrait comprendre par de tout petits indices comme l’appel téléphonique de Ralph à sa femme ou le sourire de Helen faisant ses bagages pour rentrer à Londres […] Cet exemple illustre bien ce que je voulais dire en parlant plus haut de respect et de liberté dans le travail d’adaptation: je crois qu’adapter un roman, ce n’est pas être le plus fidèle possible à son auteur, c’est surtout être fidèle à ce qu’on a ressenti personnellement à sa lecture. C’est là, je pense, qu’est le véritable intérêt d’une adaptation. »

De la page à la scène, adapter un texte implique également, pour reprendre les termes de Benoît Verhaert, d’« apporter quelque chose… » : « Je suis tenté de croire que le théâtre est un terrain d’étude anthropologique particulièrement fertile parce qu’il est le lieu par excellence de l’expérience unique, l’espace où l’on peut rendre visible l’invisible. »

Dans son roman Pensées secrètes (Thinks… en anglais, un titre évoquant les bulles servant à exprimer les pensées des personnages peuplant les bandes dessinées), David Lodge se joue, comme souvent, de la frontière existant entre textuel et visuel, entre scriptible et visible. « Montrant », davantage qu’il ne « raconte » et projetant devant les yeux du lecteur-spectateur – au moyen de la figure de suggestion visuelle qu’est l’hypotypose (une description animée, rendue vivante au point que le lecteur « voit » le tableau se dessiner sous ses yeux…) – Lodge dévoile et explore les rouages de la conscience humaine.

Cette hybridité est plus que jamais d’actualité dans la, ou plutôt, les versions théâtrales du roman. Emotions, pensées secrètes, conscience de soi et de l’autre, temps, espace, écriture… La dramaturgie semble pouvoir donner chair, non seulement à l’invisible, mais également à l’indicible…

Les trois metteurs en scène ayant adapté Pensées secrètes ont ainsi choisi d’insérer la projection, sur la scène, de certains messages que Ralph et Helen échangent ou encore des morceaux choisis du journal intime de cette dernière : une mise en scène mêlant elle aussi résolument lisible et visible, projetant, cette fois littéralement, sur des pages/écrans, les pensées intimes des deux protagonistes et se faisant alors, aussi, souvenir in absentia du texte littéraire…

En juin 2011, ce sont Kate Coogan et Rob Edwards qui interprétèrent Ralph Messenger et Helen Reed dans l’adaptation écrite par David Lodge et mise en scène par David Thacker à l’Octagon Theatre (Bolton).

Kate Coogan as Helen Reed and Rob Edwards as Ralph Messenger.

Photo©Ian Tilton

Et c’est le même procédé visuel de « projection », qui fût utilisé par le metteur en scène anglais. Insérant également l’image du texte, il mit ainsi ce dernier en scène, au sens propre comme au sens figuré ; jouant avec les perceptions conventionnelles de l’espace et du temps (narratif et théâtral), là encore l’adaptation ne se fît pas seulement le reflet du roman original, elle en multiplia les sens possibles :

Photo credit: Ian Tilton

David Lodge avait vu l’adaptation de Benoît Verhaert et l’avait trouvée très réussie, bien qu’elle ne fût pas exactement celle qu’il avait en tête : « The piece was beautifully designed and lit, and imaginatively directed […] But it was not the play I had in my head – which was in fact a relief to me.” Il évoque d’ailleurs cette version dans un entretien donné à l’Octagon Theatre, ainsi que les réflexions qui furent les siennes lorsqu’il se mit  à écrire sa propre adaptation du roman Thinks… ; une adaptation qui allait avoir pour titre, en anglais également : Secret Thoughts.

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Certains ajustements furent nécessaires. Tout d’abord, David Lodge souhaita garder la chronologie du roman : « I intended to follow the sequence of events and the emotional arc of the novel more faithfully than [Benoît Verhaert] did, and in consequence my play turned out to be very different from his, apart from the words taken from their common source, the original novel.”

Le lieu où se déroule l’histoire fût également modifié : « The name of the fictitious University of Gloucester had to be changed because the University of Gloucestershire was created since I wrote the novel.”

Le roman étant paru en 2001, certains ajustements techniques durent aussi être faits, comme l’explique encore l’écrivain : « It would hardly be credible, for instance, that Helen would come to teach at the university today without email installed on her laptop, as she does in the novel. My microbiologist daughter and computer-savvy son-in-law read the play and helped me modify the practical assistance Ralph gives to Helen in this respect, and also to update his expositions of evolutionary biology.”

Enfin, avant même que les répétitions commencent, chaque ligne fût relue : « More importantly, in two-day long sessions […] we tested every line of the play for coherence, plausibility and dramatic relevance, and I made notes for cuts and rewrites, until we eventually had a script we were all happy with. » [4]

C’est par ailleurs cette nouvelle version, publiée en juin 2011, que Gérald Sibleyras traduisit en français et qui fût mise en scène par Christophe Lidon au théâtre Montparnasse. Gérald Sibleyras revient sur la genèse de ce projet :

« Je n’ai jamais vu un projet se monter aussi vite! Nous nous sommes rencontrés l’été dernier. Entre le moment où j’ai lu le roman et traduit la pièce, ça a été tellement rapide que David m’a demandé si ça se passe toujours comme ça en France. Je lui ai répondu: «Non, c’est juste un miracle!» David habite Birmingham et moi Londres. Nous ne nous connaissions pas, j’avais lu de lui Author, Author, sur Henry James, que j’avais trouvé très bien. J’ai traduit sa pièce, nous avons échangé de nombreux e-mails, il m’a fait quelques remarques. La traduction n’était pas évidente. En anglais, il y a trois mots et, en français, il y a deux phrases pour dire la même chose. J’ai été obligé de couper. » [5]

Quant à la comédienne Isabelle Carré, elle évoque son rôle dans un entretien publié dans L’avant-scène théâtre : « J’ai été subjuguée par la pièce. Je l’ai lue avec jubilation […] Il ya une érotisation de la parole dans le débat, la discussion. [Les personnages] se battent, se jaugent, se testent. Ils s’admirent. Ce sont des sentiments très intéressants à jouer. » (72)

Samuel Labarthe et Isabelle Carré dans “Pensées secrètes”

©DELALANDE RAYMOND/SIPA

Pour Samuel Labarthe, « il y a une lucidité, une férocité dans le regard de David Lodge et Messenger est loin de n’avoir que des qualités et de grands sentiments… C’est bien ce qui m’intéresse en lui […] Ralph Messenger est très intéressant parce qu’il a sa part d’ombre… Il est double, il met en scène. Il manque de maturité, tout savant qu’il est. Mais il est vraiment touchant. Par-delà ce qu’il est capable de déployer d’humour, de prestance, de brio, il est vulnérable. » (75)

Thinks… de David Lodge, est donc une œuvre qui aura parcouru de nombreux chemins… Cette adaptation théâtrale souligne par ailleurs combien cette démarche reste importante dans l’œuvre de David Lodge et combien elle reste liée de façon intrinsèque à son style d’écriture – un style pluriel, polyphonique. Il évoque d’ailleurs également ce(s) chemin(s) parcouru(s), ceux qu’il explore en tant qu’auteur-adaptateur, dans L’avant-scène théâtre :

« Il n’est pas simple de trouver une bonne histoire et quand on pense en avoir trouvé une, il est difficile de résister à l’envie d’explorer plus avant ses possibilités (…) en passant d’un genre à l’autre. J’apprécie toujours les problèmes que pose ce genre d’exercice et je reste fasciné par les différentes répercussions qu’un récit peut avoir, s’il est écrit ou s’il est joué. » (63)

 

Notes

1. http://cri.histart.umontreal.ca/cri/fr/about.asp/. André Gaudreault est membre du CRI (Centre de Recherches sur l’Intermédialité) situé à l’Université de Montréal.

2. “Secret Thoughts: Novel into Play,” by David Lodge. Octagon Theatre Programme, June 2011.

3. Correspondance personnelle. Mes sincères remerciements à Benoît Verhaert pour m’avoir communiquée ces informations dans le cadre de mes recherches.

4. “Secret Thoughts: Novel into Play,” by David Lodge. Octagon Theatre Programme, June 2011.

5. Nathalie Simon. «David Lodge : Incarner une abstraction.» Entretien avec David Lodge et Gérald Sibleyras. Le Figaro. 27/01/2012.

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